28 avril 2007
Extrait du récit de Robert Vincent présentant un certain Bapu Saheb
- C’est Bapu Saheb, commissaire, un artisse de Paris. Du vrai music hall. C’est Mme Martine, la Parisienne de la villa des Loges qui l’a trouvé… Attention ! Il a travaillé chez Tabarin, c’gars là. J’ai vu un bout du spectac’ tout à l’heure en répét’. Il est impayab’. Mais il est cher, faut reconnaître.
En observant plus attentivement Bapu Saheb, Faidherbe devina la séance de préparation du show dans ce qui avait dû tenir lieu de loge, la cuisine du pub, enfumée des vapeur de tourteaux pêchés le jour, dont les effluves planaient encore dans la salle, mélangées à celles des cigarettes ainsi qu’aux relents de sueur et bière chaude. Quenail cramoisi avait dû glousser au-dessus de ses marmites alors que Jennifer jouait l’apprentie maquilleuse sur la peau ridée de l’artiste. Le visage du fakir était généreusement sillonné de traces du bouchon brûlé qui avait servi à hâler en Hindou ce type qui devait être né à Béthune, et dont le regard pourtant maquillé en disait long sur les souffrances et humiliations endurées dans sa carrière de clown triste déguisé en maharadjah.
Clou d'éclat à Etretat, Robert Vincent, éditions Charles Corlet 2007
29 avril 2007
Feu le maharadja
Avez-vous jamais visité L'Hostellerie des Vieux Plats de Gonneville-la-Mallet, entre le Havre et Etretat ? Je dis bien "visiter" car on y entre ici comme dans un musée. Un musée au sens ancien d'abord : un lieu consacré aux muses par sa richesse ornementale, qui a reçu nombre d'illustres visiteurs parmi d'autres tombés dans l'oubli, venus chercher inspiration, gîte et couvert dans ce cadre unique. En témoigne le livre d'or de la maison où se cotoient les signatures de grands noms des lettres depuis 1863. Parmi eux, Maurice Leblanc, Guy de Maupassant. Et bien d'autres, hommes politiques, des finances, des arts et du spectacle, célébrités locales et d'ailleurs, certainement conviées par les premières à honorer ce lieu insolite de leur présence. D'extérieur, le bâtiment est déjà extraordinaire : une bâtisse, ancien relais de diligence au revêtement grisâtre qui aurait fait figure austère sur la grand place du marché s'il n'avait été décoré sur toute sa façade d'assiettes et de plats en faïence incrustés dans la maçonnerie ainsi que de personnages normands en moulure qu'on peut distinguer au niveau du deuxième étage. Une curiosité qui aurait pu tendre vers une dérive de style facteur cheval normand si cette tendance n'avait été heureusement restreinte à cette façade et à l'étrange descente vers la cave incrustée de coquillages.
Quand on pénètre à l'intérieur, il faut alors s'attendre à une plongée dans un passé resté figé, incrusté aussi dans les murs, et c'est un musée d'art et d'histoire qui se découvre alors au regard stupéfait du visiteur. Lucette Aubourg, petite fille du fondateur Edmond Honoré, y reçoit toujours, sur demande ou les mercredis en saisons quand le café reprend vie avec des clients qui l'animent comme à la grande époque. Des "touilleux" y frottent encore leurs dominos au milieu d'autres habitués qui sirotent une liqueur dans des petits verres ou un café mais aussi des touristes stupéfaits par ce voyage dans le temps, gênés d'entrer ici en tongs et shorts pour demander un Coca Cola. Lucette ne se formalise pas, elle reçoit tous ses gens sans distinction, avec chaleur et respect, assise derrière son immense comptoir en bois, vieux coffre à avoine qui fait fonction de bar et de caisse. De là, elle semble une maîtresse un peu intimidante trônant de la hauteur de son estrade sur une classe de grands enfants qui n'osent parler fort, venus lire une leçon d'histoire locale sur les murs de la grande salle rectangulaire. Ceux-ci sont lambrissés de portes d'armoires normandes sur lesquels nombre d'artistes ont peint leur hommage à la région, ou illustré telle anecdote. La salle s'orne aussi d'un mobilier d'époque, chandeliers, tableaux, tables en bois ciré, patinées par les socles de verres ou les dominos de centaines de clients depuis la seconde moitié du XIXe siècle.
C'est ainsi qu'on découvrira sur l'un de ces panneaux la représentation d'une étrange scène : on y voit sur fond de porte et aiguille d'Etretat quelques personnages en redingote à quelques mètres d'un feu vif allumé sur les galets, feu alimenté par ce qui semble être un bûcher assez large. Les flammes viennent lécher la paroi de la falaise d'amont. Poussées par le vent, elles dessinent un large C qui revient jusqu'au dessus des têtes des personnages, dont certains sont assis ou accroupis. L'un d'eux a les bras en l'air dans un geste de panique ou d'invocation, un autre touche la base du bûcher avec un bâton. Au premier plan, à gauche, on distingue deux récipients certainement en métal, l'un debout, l'autre couché. Barbecue d'époque ? Avertissement aux navires ou manoeuvre pour les faire s'échouer sur la grève fomentée par quelques pirates locaux ? Feux de la Saint Jean marin ? Non, comme le rapporte l'ouvrage de Lucette Aubourg, qu'elle vend et dédicace gracieusement derrière son comptoir, il s'agit de l'incinération du Maharadja Bapu Saheb Ghatjay qui eut lieu en septembre 1884. Une vingtaine de personnes assistèrent à la cérémonie, dont Maupassant et l'artiste Henry Bacon qui fixa cette scène sur l'un des panneaux de l'Hostellerie. L'un des récipients représentés devait contenir de la terre que le Prince Sampatras, parent du défunt, jeta sur le foyer qui s'anima encore davantage sous l'effet du vent. Le Prince avait demandé par télégramme une autorisation préfectorale pour cette incinération particulière dont la réponse, négative, ne parvint que le lendemain matin. Trop tard, les cendres de Bapu Saheb s'étaient déjà confondues avec les galets.
A voir : L'Hostellerie des Vieux Plats, 76280, Gonneville-La-Mallet
A lire : Lucette Aubourg, L'Hostellerie des Vieux Plats, Le rendez-vous des célébrités, deux tomes aux Editions Bertout, "La mémoire normande", 2004 disponible à l'Auberge de Gonneville aux heures d'ouverture (se renseigner par téléphone avant) ou dans cette librairie.
Autographe de Lucette Aubourg pour Robert Vincent
Le maharadja pique sa crise... cardiaque ?
D'érudits historiens reconnaissent en ce portrait animé le maharadja Bapu Saheb lui-même dans l'une de ses colères légendaires. C'est l'oeuvre d'un obscur illustrateur wallon du XXe siècle que l'on cherchera vainement sur les murs de la salle à manger des Vieux Plats de Gonneville. Faut-il déduire de cette représentation l'origine de la vaisselle en morceaux qui orne les façades de l'auberge ?
L'auberge des Vieux Plats au début du XXe siècle
30 avril 2007
La vérité sur la mort de Bapu Saheb
Guy de Maupassant raconte l'événement de la crémation étretataise dans deux textes. L'un est un article du Figaro du 3 septembre 1884 titré "La crémation à Etretat" qu'on peut certainement lui attribuer, l'autre un conte intitulé "Le Bûcher" recueilli dans Clair de lune (édition de La Pléiade, volume II, p. 319). Voici un extrait de l'article :
Etretat a été mis en émoi hier par un événement peu ordinaire. "On a brulé un homme sur le galet", disaient les gens du pays. Le fait était vrai, et voici dans quelles circonstances il s'est produit : un riche Indien, le rajah d'Abusahib Koanderao était ici en villégiature à l'hôtel des bains, avec une suite de douze personnes. Il avait, dit-on, quitté Nice pour fuir le choléra et respirer l'air de la Manche. Mal lui en a pris, car il est mort hier, très rapidement enlevé par un anthrax, dit-on.
Selon le rite asiatique, ses parents et domestiques ont déclaré que le corps devait être brûlé. (...) La décomposition du corps avait été si rapide, qu'il y avait urgence et tout a été réglé avec une discrétion bien rare, dans une station balnéaire aussi vivante et cancanière qu'Etretat. Les initiés avaient juré le silence et sont en butte aux reproches des amis qu'ils ont laissés aujourd'hui dans l'ignorance de ce fait si intéressant qui aurait attiré les foules.(...) L'incinération a duré de deux à six heures du matin. A cette heure là, la crémation étant complète, les parents et serviteurs ont procédé à diverses cérémonies. On a fait trois lots de la cendre. L'un a été jeté au vent; le second précipité à la mer; le troisième recueilli dans une urne qui sera portée au pays du rahja."
Bapu saheb a voulu respirer l'air de la Manche, et c'est l'air de la Manche qui l'a aspiré !
08 mai 2007
Emotions d'un homme de presse
Je ne peux passer route de Fécamp devant la villa « Le Home » sans être puissamment bouleversé.
Que n’ai-je été chroniqueur au début du siècle précédent ? J’aurais fait titrer en première page de L’Echo des falaises en 1902 : « Drame de la peinture et de la jalousie : Syndon tue David. » Un article du feu de Dieu sur lequel se seraient rués les amateurs de peinture et de faits divers.
Meurtre symbolique à coups de pinceau ? Le lointain disciple se serait-il violemment affranchi de l’influence du maître du début du XIXe en jetant à l’eau et à l’huile les canons de son esthétique de pompier? Mais qui pourrait tuer notre grand David, notre immortel David, - d’ailleurs déjà mort depuis 1825-, le peintre des Sabines , du sacre de Napoléon et d’une délicieuse Madame Récamier, certes moins sexy que celle de Gérard mais beaucoup plus quand même que son Marat assassiné ? Certainement pas un Syndon , qui fut à la peinture ce que Ripolin est à Léonard de Vinci !
- Mais alors quid de ce crime ? aurait demandé le lecteur haletant de curiosité inassouvie ? Quid, quid ?
- Pan ! Pan ! Couic ! couic ! eussé-je répondu. Le peintre Syndon a tué d’un coup de pistolet ( vous saviez que les peintres peignent armés, innocents et pacifiques amateurs de beaux arts ? ) le financier David, comme l’aurait fait un vulgaire savetier pistolero.
- Ah, ce n’était qu’un financier ! Ni le peintre, ni le roi, se seraient écriés, rassurés, des gens peu à cheval sur la chronologie.
Le peintre Syndon a tiré malheureusement sur le mari de sa maîtresse, celui-là même qui l’avait accueilli chez lui et lui avait commandé le portrait de sa femme. Bon, si l’artiste avait été photographe, on aurait pu plaider le malentendu :
« - Tirez-moi le portrait de ma femme – Pan ! Voilà qui est fait .Votre femme n’a plus à se tirer désormais ». Mais un peintre, qui travaille dans la lenteur du travail bien léché ! Toujours est-il qu’à l’époque, il devait être plus difficile de plaider le crime passionnel quand on était amant trompeur que mari trompé et assassiné. Quels articles, j’aurais écrits en suivant toute l’affaire, d’Etretat aux assises ! j’en suis encore tout remué.
Heureusement, mes sentiments s’apaisent vite grâce à la douceur du souvenir de ma nounou anglaise, ma nanny, Miss Rotha Utler. Quel rapport ? me demanderez-vous si vous suivez attentivement le fil de ma pensée vagabonde. Eh bien, il se trouve que la même villa « Le Home » a servi de Kommandantur pendant l’occupation et que Nanny, avec ses opinions paradoxales rarissimes d’anglaise pronazie convaincue, l’a beaucoup fréquentée pendant cette période, la plus faste de son existence. Puis, comme je m’éloigne au volant de ma Triumph le besoin régressif de câlins s’estompe, remplacé par un désir violent de gourmandise, car mon estomac à la mémoire fidèle, me rappelle que quand j’étais plus jeune, mon oncle, l’écrivain Maurice Leroux, m’emmenait déjeuner à la villa qui fut un temps un restaurant réputé.
Tout ça, je le sais depuis l’enfance, que j’ai presque entièrement passée à Etretat, mais c’est un ouvrage récemment trouvé chez un bouquiniste, Etretat autour des années 1900 de Jean-Pierre Thomas, paru en 1985 aux éditions Durand et fils de Fécamp, qui m’a soudain révélé les causes des vives émotions que je ressens en passant dans mon coupé devant cette villa route de Fécamp.
Un flou ? Première partie
Voici un étrange texte que je viens de retrouver dans le grenier de tonton Maurice. Il raconte cette histoire d'Indien, Bapu Saheb, par la voix d'un certain marquis de Bellegueuse. Je crois que c'était le grand-père du soigneur médecin de Tonton. Etrange. ce n'est pas la même version que celle de Guy de Maupassant et le style paraît d'époque... J'en livre ici le début, la suite plus tard.
Un flou ?
« Ce fut dans Etretat, au jour levant, une indescriptible émotion. Les uns prétendaient qu'on avait brûlé un vivant, les autres qu'on avait voulu cacher un crime... »
Guy de Maupassant, Le Bûcher, 1884
Un jour pâle se levait lentement. C'était un de ces levers de soleil d'été qui portent le coeur à la tendresse, un de ces réveils de la nature où la vie palpite dans toute la profondeur de l'air. L'assemblée des femmes était restée dans la salle à manger de la villa, dévastée par une nuit sans trêve. La fête avait été grandiose, l'une de ces fêtes dont les corps se souviennent longtemps mais que les esprits ont oubliés dans les excès de libations. Les hommes, assis ou à cheval sur les chaises du jardin, fumaient, devant la porte, en cercle autour d'une table ronde chargée de bouteilles d'absinthes et de verres vides. On essayait de parler de rencontres troublantes et chacun en avait raconté d'étranges ou d'insolites. L'hôte de la maison, le marquis de Bellegueuse, quatre-vingt trois ans, s'était assoupi la tête en arrière sur le dossier d'une chaise cannelée au moment d'entamer un récit galant
- Cristi ! voulut conclure le père Leborgnuc, ancien curé défroqué de la paroisse, je suis vieux, certes, j'ai la goutte jusqu'au bout des ongles, un oeil qui regarde vers Le Havre et l'autre à Fécamp, les jambes raides comme les bois d'une vieille ferme, et cependant, si une jolie femme m'ordonnait de monter jusqu'au faîte du toit de cette église – il désignait le clocher de l'église du village de Turgetôt où on avait passé la nuit- j'y grimperais comme un acrobate de douze ans. Je suis un vieux galantin moi, un vieux de la vieille école ! La vue d'une femme me remue jusqu'à la moelle de mes os arthritiques. Oh ! Le joli, le joli, joli spectacle, cristi de cristi !
Monsieur Pommel du Boys de Voultre, resté jusque là silencieux, se pencha en arrière sur sa chaise en baillant. Il avisa alors un petit panneau peint qui reposait au milieu des reliquats de la nuit jonchant le seuil de la porte. Il le ramassa. Le marquis de Bellegueuse ouvrit alors un œil. M. Pommel considéra silencieusement l'étrange icône, une huile qui semblait encore une esquisse. C'était la représentation d'une étrange scène nocturne, sur la plage d'Étretat. On voyait au fond la longue falaise d'aval longue et toute noire, terminée par la porte dont la base plongeait dans l'océan et l'aiguille de craie qui se dressait derrière elle comme une silhouette fantôme. Au premier plan, une dizaine de personnes étaient rassemblés à quelques mètres d'un feu vif allumé sur les galets, alimenté par ce qui semblait être un bûcher à la base assez large. A gauche, une flamme gigantesque venait lécher vigoureusement la paroi de la falaise d'amont. Poussée par le vent, elle dessinait un large C qui revenait jusqu'au dessus des têtes des personnages, dont certains s'étaient assis, d'autres restaient accroupis. L'un d'eux avait les bras en l'air comme dans un geste de panique ou d'invocation, un autre touchait la base du bûcher avec un bâton, certainement pour l'attiser.
- Il vous intrigue ce petit dessin, n'est-ce pas ?
Le marquis de Bellegueuse avait ouvert son autre oeil et prononcé ces paroles d'une voix un peu éraillée mais assurée. Il était de ces vieux noceur qu'un somme d'un quart d'heure suffit à remonter comme une vieille horloge. Le marquis était le médecin de Turgetôt, un hobereaux privé des terres ancestrales par la Révolution et qui avait trouvé refuge dans l'exercice aussi estimable que mystérieux de la médecine pour des villageois qui le respectaient, substituant l'autorité de la science à la gloire de sa noblesse déchue. Il s'était redressé. Son regard avait repris la vigueur de celui d'un communiant devant un collège de jeunes filles. Pourtant, l'image que regardait Monsieur Pommel n'avait rien de canaille.
- Eh bien, puisque nous parlions de rencontres mémorables, ce petit tableau peint par un ami anglais qui s'appelait Henry Ham m'en rappelle une que j'ai faite il y a bien longtemps, et qui pourtant reste parmi les plus singulières que j'eusse jamais vécues.
- Racontez-nous marquis ! S'exclamèrent en coeur quatre femmes tout en cheveux qui avaient passé leurs têtes charmantes dans l'encadrement de la fenêtre.
- Oh... vous allez être déçues mes chères enfants, répondit le marquis en se tournant vers elles, car cette rencontre ne fut pas celle d'une femme, mais bien celle d'un homme. Et quel homme !
- Marquis... je ne savais pas... se risqua la petite Justine Bécasse, une jeune parisienne.
- Non, ma douce amie, ce n'est pas ce que vous croyez. Mais vous trouverez néanmoins quelque intérêt à cette anecdote quand je vous aurais dépeint le personnage exceptionnel et même troublant qui figure sur ce petit tableau car ce fut le plus fieffé coquin que j'eusse jamais rencontré.
- Ah ? Et lequel est-ce ? demanda monsieur Pommel du Boys de Voultre qui scrutait maintenant l'image dans le verre de son monocle avec une curiosité redoublée, cherchant dans les personnages celui qui pouvait se distinguer des autres par quelque singularité que le peintre aurait pu indiquer dans un détail.
Ménageant son effet, le marquis prit le temps de ranimer sa bouffarde et répondit tranquillement, le sommet du visage enfumé, un sourire au coin des lèvres.
- Celui qui brûle...
09 mai 2007
La suite...
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